Esclave Lagalla

De 1830-1962 ENCYCLOPEDIE de L'AFN
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« Esclave en Barbarie »


où l’on pourra lire l’extraordinaire histoire d’un captif chrétien à l’aube du 19ème siècle.


LE 4 juin 1803 à l’aube, une petite flottille de pèche file, vent en poupe, vers le bas profil des plages dominées par les rochers et les remparts du village de Marano et le donjon trapu de la forteresse de S. Benedetto del Tronto (Moyen Adriatique), le point le plus évident sur lequel les pêcheurs de la zone s’orientent.

Ils ont passé une partie de la journée précédente et toute la nuit au large en relevant leurs filets emplis du meilleur poisson de l’Adriatique. Les bateaux rentrent toutes voiles déployées, le barreur soudé à la barre, les autres dorment harassés, reposant comme ils peuvent après le tri et la frugale collation préparée par le mousse. Bien vite apparaît le profil de la côte et le donjon familier, à la hauteur des dernières étoiles palies par l’aurore, le barreur évalue les heures qu’il faudra encore pour atterrir, décharger la pêche, haler le bateau au sec aidé par son épouse, savourant à l’avance la soupe qu’elle lui a préparée.

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Mais voilà que brusquement, provenant de la côte, une multitude de faucilles noires apparaissent simultanément sur la mer. Longues, étroites, bien plus rapides et manœuvrables que les lourds bateaux de pèche, les agiles felouques mauresques se déploient, forment un arc, les encerclent rapidement leur interdisant toute fuite. Ce sont des pirates barbaresques, des « écumeurs des mers », ils viennent probablement d’avoir manqué un coup de main à terre où depuis plusieurs jours, avertie de leur présence, une ronde armée les a repoussés et, ivres de rage et de vengeance, ils ne se contenteront pas du poisson, des coûteux filets ou des armements que bien souvent nos pécheurs préfèrent laisser couler par le fond, il prendront les hommes, surtout les plus jeunes, sachant qu’ils pourront les revendre avantageusement sur les places de Tunis ou d’Alger, ou les échanger contre d’autres biens dans les îles complices de l’Adriatique orientale. Vers le large, il n’y a pas de possibilité de fuite, le vent est contraire et on a aussi signalé quatre frégates de corsaires turcs ou anglais on ne sait pas. Ils patrouillent impunément sur toute la zone et ont réussi des incursions à terre et quelques abordages, on suppose une complicité avec les pirates.

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C’est ainsi que Domenico La Galla, mon ancêtre, jeune pêcheur de 17 ans à bord du bateau appartenant probablement à son oncle Emidio, de 66 ans, est enlevé avec trois autres de ses proches parents, Francesco, Luigi et Pasquale, et vendu sur la place de Tunis avec une bonne centaine d’autre malheureux capturés en mer ou à terre durant la même période.

Dans son malheur, il a de la chance, à Tunis c’est un riche propriétaire du Krib qui l’achète. Il semble que c’est un brave homme, dont la sagesse est connue bien au-delà de sa province au point d’être tenu en grande estime à la cour du Bey. En fait le sort des captifs emmenés dans les campagnes est généralement plus enviable que celui de ceux restés dans les villes, ces derniers, les plus faibles, vieux ou malades et donc les moins « monnayables » doivent souvent mener une vie misérable de mendiants ou de vendeurs d’eau pour un patron à peine moins misérable qu’eux, qui leur fait subir toute sorte d’avanies. Au soir, ces captifs rentrent dormir au bagne, un lieu infernal, selon ce que racontent les courageux missionnaires qui cherchent à réconforter ces malheureux. Pour eux la perspective d’un rachat reste bien improbable.

Mais, outre sa chance notre Domenico possède bonne volonté, intelligence et honnêteté, il acquiert bien vite la confiance de son patron qui le trouve suffisamment habile et serviable au point de lui laisser le soin de ses intérêts quand il doit s’éloigner vers la cour du Bey avec lequel il a de nombreux et excellents rapports.

Le temps passe et ce n’est que 13 ans plus tard, vers 1816, après quelque timides tentatives de rachat de la part de la papauté, qu’un grand nombre de ces captifs est libéré sans conditions, après l’apparition en rade de Tunis de l’escadre anglaise qui vient de bombarder Alger pour des faits de piraterie similaires et suite au traité imposé au Bey. En grande majorité ces captifs libérés choisissent le retour au pays.

Ne se résolvant point à devoir le perdre, le patron de Domenico lui propose, pour le retenir, la main de l’une de ses filles ! Il décline l’offre, réplique qu’il ne retourne dans son pays que pour épouser une femme de son terroir et il promet de revenir en Tunisie.

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C’est certainement ce qui se passe vu qu’entre-temps il est devenu plutôt aisé, rachetant sa liberté, achetant des terrains au Krib et créant une petite activité d’entrepreneur. Il construit en effet différentes habitations, entre autre le four de Souk-El-Khemis, et un bâtiment plus important qui deviendra la première mairie du village… ces propriétés sont d’ailleurs restées dans la famille jusqu’à il y a quelques années. Domenico prend donc femme, on ne sait pas trop où et comment et sa première épouse, met au monde six enfants, quatre garçons et deux filles.

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A propos de ce premier mariage, il ne semble pas y avoir de documents et ceci laisse planer un doute dans la légende familiale : on raconte qu’en fait il ne serait jamais retourné au pays (et en effet, en Italie il n’y a aucune trace de ce premier retour) mais il aurait épousé en Tunisie Maria Pagano, qui serait d’origine napolitaine ou sicilienne et non pas de S.Benedetto (mais pas de traces en Tunisie d’acte officiel concernant ce premier mariage, alors que l’on trouve les documents de son deuxième mariage à San Benedetto où il déclare être veuf de Maria Pagani (et non pas Pagano). Se serait-il marié clandestinement, ce qui n’était pas rare à l’époque ? Mais pourquoi ?

Pour en revenir aux récits de famille, après son retour, son maître en parle si bien au Bey que ce dernier veut le connaître personnellement et en est si favorablement impressionné qu’il le garde à la cour comme homme de confiance. C’est là qu’il vivra désormais, entouré de la sympathie et de l’estime générale de la famille beylicale et de son entourage. Il achète alors le terrain sur la plage de La Marsa où ses descendants construisent la modeste villa d’été où j’ai eu le hasard de naître à la suite de la fuite de mes parents depuis la Sicile en 1945.

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On ne sait pas pourquoi Domenico en 1861 a brusquement décidé de retourner à San Benedetto, où il est alors recensé comme « turco » et parlant arabe (!). Il est accompagné de son fils aîné Giuseppe et très probablement de ses deux filles. Ici il se remarie au bel âge de 75 ans avec Allevi Maria qui n’a que 28 ans ! Ce sont des documents officiels retrouvés plus récemment qui le prouvent.

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Ce n’est qu’en 1960 qu’un de mes grands-oncles, descendant d’un des fils (Antonio) demeuré en Tunisie, (Umberto Lagalla, frère de ma grand-mère maternelle), contacte pour la première fois les autorités communales de S.Benedetto del Tronto et un historien local, le professeur Enrico Liburdi, puis il se rend personnellement en Italie pour essayer de reconstruire l’histoire de cet aïeul qui avait apparemment disparu de Tunisie sans laisser de traces.

Mon grand-oncle Umberto revient en Tunisie sans avoir rien découvert de nouveau sauf la vérité historique des rapts, mais rien de plus sur son ancêtre. Ces évènements sont en effet amplement rapportés par des chroniques officielles de l’époque et elles sont le sujet de nombreuses études dans des revues locales de la province d’Ascoli Piceno. Elles sont aussi citées par l’historien E. Liburdi dans ses livres sur le même sujet.

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C’est au cours d’une des réunions familiales que nous avions à Carthage dans la maison de ma grand-mère maternelle Lagalla, à l’occasion des grandes fêtes où nous nous retrouvions entre nombreux cousins, que j’apprends l’histoire. J’ai alors 12 ou 13 ans et j’en suis émerveillé. Je demande à toute la famille d’autres détails. J’en parle aussi souvent avec ma grand-mère qui avait vécu au Krib et qui connaissait bien toute l’histoire bien que n’en parlant qu’avec réticence. Tous me confirment la probable véracité du récit, mais il n’existe aucune preuve écrite.

Quelques années plus tard, je suis étudiant en Italie, et lors d’un retour estival à Carthage, j’en parle encore avec un cousin de maman, fils du grand-oncle Umberto qui avait tenté de retrouver la trâce cet ancêtre à San Benedetto en 1960. Ce cousin a lui aussi essayé d’en savoir davantage en se rendant directement à S.Benedetto en 1972 et il a un peu plus de chance que son père puisqu’il retrouve dans un registre paroissial le signalement de la disparition. J’ai su plus tard que ce cousin retournera encore, vers les années 80, à San Benedetto mais sans succès cette fois.

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Il n’y a que quelques années, en 2001, que je reprends personnellement ces recherches et expédie un courrier électronique à la mairie de S.Benedetto del Tronto. C’est alors que se manifestent plusieurs coïncidences troublantes ; mais je préfère citer M. Gabriele Cavezzi, historien de S. Benedetto, qui dirige la revue « CIMBAS » publiée par l’Institut de Recherche des Sources pour l’Histoire de la Civilisation Marine du Piceno :

« Il y a quelque jours, alors que je discutais avec Giuseppe Merlini (un autre historien, N.d.r.) de mettre au point une recherche sur une famille de pêcheurs qui avait un passé semblable pour un article à publier sur un prochain numéro de « CIMBAS », il me demanda soudainement si ce n’était pas justement le cas de reprendre les recherches sur les Lagalla, recherches restées en suspens, nous rendant au besoin en Tunisie. J’en étais d’accord et, resté seul, comme si j’étais poussé par une soudaine inspiration, je commençais une recherche frénétique sur Internet, axée sur ce nom de famille en Tunisie, jusqu’à une heure du matin. Mais ma navigation ne donna aucun résultat. Je ne rêve pas souvent et à vrai dire il est bien difficile qu’à mon réveil je me souvienne de ces expériences nocturnes, mais durant la nuit je fis un rêve au cours duquel je rencontrais le « captif » les phases mouvementées de son arrivée en Tunisie et sa vie quotidienne, certainement le fruit de mes précédentes explorations sur Internet. Au lendemain je me suis réveillé avec cette idée fixe et juste au moment d’allumer mon ordinateur, le téléphone a sonné. C’était un employé de la Mairie qui me demandait des nouvelles sur un concitoyen capturé par les turcs, parce qu’il venait de recevoir un courriel provenant de l’université de Padoue de la part de l’un de ses descendants qui demandait des nouvelles de cet ancêtre pêcheur. J’ai été plutôt troublé par la coïncidence, surtout parce que c’est’à l’université de Padoue qu’a étudié un élève et disciple de Galilée qui porte le même nom de famille que le captif, élève qui était entouré de la même auréole d’ésotérisme que son illustre maître ! Je me mis alors en contact avec le demandeur, envoyant les informations essentielles sur ce que je savais. Le jour suivant parvenaient de Padoue, de la part de ce descendant qui précisait l’être du coté de sa grand-mère, toutes les autres informations d’origine tunisienne. »

C’est à l’intérêt que ces personnes ont porté à mon histoire que je dois d’avoir réussi à vérifier la vérité historique et la reconstruction du passé dramatique mais assez extraordinaire de mon ancêtre. M. Merlini, en particulier, a reconstruit par la suite son arbre généalogique remontant jusqu’en 1611 et il a découvert une parenté de la famille du Professeur Cavezzi avec la deuxième génération italienne de ce Lagalla.

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La reconstruction de la deuxième saison de mon ancêtre en Italie a été possible grâce à la découverte fortuite en 1982 de vieux documents d’un recensement fait à S. Benedetto en 1862 où M. Cavezzi et M. Merlini ont réussi à retrouver les traces du « turco » Domenico et de son habitation à S.Benedetto (dont il était propriétaire). On a aussi retrouvé les traces de sa descendance italienne et de la descendance du fils aîné originaire de Tunisie. Par la suite, grâce aux documents fournis par mes cousins Lagalla, résidants en France, on a aussi complété sa descendance en Tunisie, celle qui manquait en Italie et qui mène à ma propre famille.

Il me reste encore à compléter les informations sur ce Lagalla élève de Galilée à Padoue, un sujet dont je n’arrive pas encore à venir à bout bien que résidant auprès des archives les plus riches du monde sur Galilée, conservées dans l’université dans laquelle je travaille comme bibliothécaire, mais les archivistes et les bibliothécaires ont le même souci: l’espace = nous déménageons souvent en espérant en gagner un peu mais nous perdons alors beaucoup plus de temps à tout remettre en ordre !

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J’aimerais aussi comprendre, comme aurait déjà voulu le faire en 1960 mon grand-oncle Umberto, à la suite de quel évènement personnel ou historique cet homme de 75 ans, aisé voire même riche, entouré de l’affection des siens et de l’estime de ses employeurs, décide brusquement d’abandonner une partie de sa famille, sa fortune et ses excellentes relations locales pour tout recommencer au pays, à un âge qui serait avancé même de nos jours, apparemment sans laisser de traces. Une disgrâce à la cour ? Un évènement politique soudain ? 1861 c’est aussi la date de la fin du pouvoir temporel du Pape en Italie et San Benedetto del Tronto faisait partie des états pontificaux. Le fait est que la famille restée en Tunisie en perdra toute trace pendant de nombreuses décennies et les descendants directs, qui vivent en France, n’ont pu en savoir d’avantage que suite à mes dernières recherches.

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Pour écrire ces pages je me suis en grande partie inspiré de la tradition orale de ma famille et du texte d’une lettre que mon grand-oncle Umberto avait écrit en 1960 à l’historien Enrico Liburdi, lettre que ce dernier publia dans un de ses livres sur les épisodes de piraterie en Méditerranée. Je me documente moi même depuis plusieurs années sur le même sujet et j’ai pu ainsi vérifier les dates et les circonstances de ces faits sur plusieurs textes que je ne citerais pas ici mais dont je mets volontiers la liste à disposition de ceux qui voudraient aller plus loin. Je remercie à nouveau M. Gabriele Cavezzi et M. Giuseppe Merlini qui m’ont fourni une riche moisson documentaire sur ce sujet.

Luciano (Lucien) Galfano
Padova le 21/12/04


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