SUISSE Legion

De 1830-1962 ENCYCLOPEDIE de L'AFN
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Note sur un projet de Colonisation Suisse en Algérie (1832)

La loi du 9 mars 1834, qui autorisait la création d'une légion étrangère, interdisait l'emploi de cette troupe sur le territoire continental de la France. Aussi les divers bataillons de la légion furent-ils, aussitôt formés, envoyés en Afrique. On les avait constitués, en groupant ensemble, autant que possible, les hommes de même nationalité. C'est ainsi que les 1er, 2e, 3e et 5e bataillons, affectés à la défense d'Alger, étaient presque exclusivement composés de Suisses et d'Allemands. Le 3e bataillon fut établi aux avants-postes, à la Maison-Carrée. En attendant le moment de combattre, (ils reçurent le baptême du feu dans l'expédition dirigée contre la tribu des Ouffia, le 25 avril 1832), les légionnaires entreprirent des travaux de dessèchement et commencèrent sous la direction de leurs chefs, les commandants Salomon de Musis et Moret, à mettre en culture les terrains voisins des postes qu'ils occupaient. Ces officiers songèrent même à créer des sortes de colonies militaires, ainsi qu'en témoigne une lettre du duc de Rovigo au Président du Conseil:

Votre Excellence, écrit-il, connait la composition de la légion étrangère. Les hommes robustes qu'elle renferme cherchent pour la plupart, une patrie, et ils n'ont pris le parti des armes que pour exister. Ils me demandent aujourd'hui s'il leur sera permis de se coloniser (sic) en Afrique ; et ils ne sont pas difficiles, je vous l'assure, dans le choix du terrain; car celui qu'ils désirent est placé sur la rive gauche de l'Aratch, depuis son embouchure jusqu'à la Maison-Carrée, et c'est dans la partie la plus malsaine du pays que nous occupons. Ils se chargent de l'assainir en desséchant eux-mêmes les marais qui l'environnent. Ces terrains, totalement en friche, appartiennent au beylick et à une mosquée, mais cette partie de la question pourrait facilement se résoudre par le domaine.

Il y a, dans la légion étrangère, deux chefs de bataillon, MM. Salomon de Mussy et Moret, qui sont passionnés pour cette idée de coloniser (sic) leurs soldats. Ils se chargent de les diriger dans leurs travaux, tout en leur laissant leur organisation militaire. M. Moret, du canton de Fribourg, a écrit dans son pays pour savoir si ses compatriotes se livreraient à la culture des terres en Afrique; il en a reçu la réponse ci-jointe, que j'ai l'honneur de vous transmettre. Si Votre Excellence agrée mes propositions et qu'elle veuille me donner ses ordres, ils seront ponctuellement exécutés.

Quant à moi, je suis de l'opinion que ce serait une bonne chose que d'accorder à ces gens-là ce qu'ils demandent, parce que leur perte pour l'armée serait facilement et avantageusement remplacée par des troupes de France et ne serait d'ailleurs rien, en comparaison des avantages que la Métropole retirerait de l'établissement comme agriculteurs, d'hommes aussi laborieux. Ceux qui occupent la Maison-Carrée ont creusé, sous la direction de leurs officiers, un canal de 12 à 15 pieds de profondeur et d'une longueur suffisante pour dessécher les marais qui avoisinent leur poste. Ils en ont de suite cultivé une partie et leurs succès ont encouragé tous leurs camarades. Ce poste de la Maison-Carrée est occupé, par M. Salomon de Mussy.

Je saisis cette occasion, Monsieur le Président, pour vous renouveler l'assurance de mon respect et de ma plus haute considération.

Signé: LE DUC DE Rovigo


Le duc se montrait donc favorable au projet élaboré par ses officiers. Convaincu de l'utilité de la colonisation, il pensait, en outre, que cette tâche, loin d'être réservée aux seuls Français, devait être proposée à tous les peuples européens. Comme beaucoup de ses contemporains, il souhaitait l’implantation, sur le littoral africain, d'une colonie cosmopolite; comme eux aussi, il estimait que les populations germaniques fourniraient des éléments excellents pour la mise en valeur du sol algérien. Déjà Clauzel avait insisté sur la nécessité de détourner vers l'Afrique, le courant d'émigration qui portait, chaque année, vers les Etats Unis des milliers de Suisses et d'Allemands. A la Chambre des Députés, au cours de la session de 1832, des idées analogues allaient être exposées. «Ce n'est pas seulement une colonisation pour la France et pour notre population qu'il s'agit d'établir, s'écriait M. de Laborde; c'est une colonisation cosmopolite, en quelque sorte. Toutes les populations de la Souabe, du Würtemberg, de la Suisse, qui, tous les ans, traversent l'Océan pour aller chercher dans les Etats-Unis d'Amérique et sur les rives de l'Ohio, des forêts à défricher et qui y transportent leurs capitaux et leurs, familles, pourraient, après une navigation de deux fois vingt-quatre heures, trouver à Alger une terre fertile, un climat heureux et toutes les facilités d'exploitation.»

«Si le Ministère l'eût voulu, déclarait Mauguin, l'Allemagne, la Suisse, auraient fourni de nombreux colons». Il n'est donc pas surprenant que le duc de Rovigo, fût, au début de 1832, disposé à faire bon accueil aux Suisses, qui se décideraient à répondre à l'appel de leur compatriote, Moret. A la vérité, les idées du commandant de l'armée d'occupation ne tardèrent pas à se modifier, et bientôt il se montra franchement hostile à l'introduction d'émigrants en Algérie, à moins qu'ils ne fussent pourvus de ressources suffisantes pour ne pas risquer de tomber à la charge de l'administration. L'insuccès des villages de colonisation de Koubâ et de Dély Ibrahim, créés précisément pour y installer les survivants d'un convoi de Suisses et d'Allemands arrivés en Algérie en 1831, ne fut pas étranger à ce revirement.

Au mois de mars 1832, l'expérience n'avait pas encore dissip6 les illusions du duc de Rovigo. Aussi s'empressa-t-il de transmettre au Ministre, la lettre que nous publions ci après. Elle avait été adressée par M. Chevaller, conseiller d'Etat et Président du Conseil. de police du canton de Fribourg, à son neveu le commandant Moret, qui lui avait demandé si quelques-uns de ses compatriotes seraient disposés à passer en Afrique.

Ce document est intéressant à plus d'un égard. Il reflète, en effet, quelques-unes des opinions communément répandues sur les avantages de la colonisation de, l'Algérie. Tout comme les publicistes. français d'alors, l'homme d'Etat suisse se porte garant, sur la foi des classiques, de la fertilité de l'Afrique. Salluste l'a proclamée; il n'en faut pas davantage pour le convaincre. Et, sans plus de critique que les journalistes de Paris, il réédite la légende du «grenier de Rome». Tout au plus fait-il entrer en ligne de compte quelques données inexactes ou vagués sur les Vandales, et le souvenir romantique des Maures de Grenade. A dire vrai, il insiste surtout sur les avantages sociaux de la colonisation. A l'instar des publicistes ou des députés de la monarchie censitaire, il envisage les colonies comme un exutoire indispensable à la Métropole. Celle-ci peut y expédier les éléments indisciplinés de la population et garantir ainsi la tranquillité publique. La fondation d'une colonie est ainsi une assurance contre la révolution. Le transport des individus turbulents ou faméliques au-delà des mers paraît à cet excellent président du Conseil de police, le meilleur moyen d'épargner à la bourgeoisie, l'inconvénient des barricades et des émeutes. Ainsi raisonnaient les ministres de Louis-Philippe, encore qu'ils appartinssent au parti «du mouvement», lorsque, au lendemain des journées de juillet, ils dirigeaient sur l'Afrique, les «volontaires parisiens», dont ils avaient pourtant accepté le concours, afin de renverser le trône de Charles X.

Or, la «matière colonisable», pour reprendre l'expression de M. Chevaller, ne manquait pas en Suisse. La Confédération venait de traverser, après 1830, une crise politique grave. Les constitutions aristocratiques, restaurées en 1815, avaient été abolies dans divers cantons, notamment dans celui de Fribourg et le gouvernement était passé du patriciat à la bourgeoisie. Celle-ci, après s'être appuyée sur les classes populaires, ne tenait pas à satisfaire leurs revendications. Elle pouvait craindre que le peuple déçu dans ses espérances, ne manifestât violemment son mécontentement.

En outre, depuis 1830, les «capitulations», c'est-à-dire les conventions autorisant les puissances étrangères à lever des troupes mercenaires dans les cantons, avaient été partiellement abolies. La France, après la révolution de juillet, la Hollande à la suite de la perte de la Belgique avaient licencié leurs régiments suisses. Le bruit courait que le royaume de Naples allait suivre cet exemple. La jeunesse suisse se trouvait donc privée d'une ressource à laquelle elle était habituée et le pays encombré d'anciens soldats peu aptes à se plier aux nécessités de la vie civile et plus disposés à chercher fortune au dehors qu'à se créer, par un travail régulier des ressources dans leur propre patrie.

L'idée de s'expatrier n'était pas de nature à les effrayer. La pratique de l'émigration était, en effet, familière aux Suisses. De la fin du XVIIe siècle au début du XIXe, à diverses reprises, de véritables exodes de citoyens helvétiques avaient eu lieu. Des milliers d'individus s'étaient rendus en Amérique et s'étaient établis dans la Caroline et dans le Kentucky. En 1804, des Vaudois avaient fondé, dans l'Ohio, la Nouvelle Vevey; en 1803, d'autres Vaudois, unis à des Genevois et à des Bâlois avaient bâti la Nouvelle Genève, dans l'Etat de Tenessee; en 1804, deux cents citoyens du canton de Bâle s'étaient fixés dans l'Ohio près de Salem.

De 1804 à 1815, ce mouvement d'émigration s'était ralenti. La conscription et les engagements volontaires dans l'armée impériale offraient, en effet, aux Suisses, d'autres moyens de satisfaire leur goût d'aventures et leur désir de voir du pays. Mais, après la chute de l'Empereur, les émigrations en masse recommencèrent, avec une fréquence telle que l'opinion publique s'en inquiéta. Des mémoires soumis aux Académies de Genève et de Lausanne ou aux Sociétés d'Utilité publique exposèrent les inconvénients de ces exodes et examinèrent les moyens de les enrayer.

En 1817 et en 1818, par exemple, 1.068 Suisses et Würtembergeois partirent pour les Etats-Unis. En 1849, 1.000 émigrants originaires des cantons de Fribourg, de Soleure, de Lucerne, de Vaud et de Valais s'embarquèrent en Hollande pour le Brésil. Cette expédition finit de façon lamentable; les malheureux émigrants durent accepter les conditions draconiennes des planteurs et furent traités par eux en véritables esclaves. Cet échec rendit impopulaires les émigrations en masse, qui, pourtant, ne cessèrent pas tout à fait, puisque, en 1831, des Suisses faisaient partie du convoi d'émigrants détourné du Hâvre vers l'Algérie, par les agents du Gouvernement français.

Si les exodes généraux furent de plus en plus rares après 1830, l'émigration individuelle prit, au contraire, une importance de jour en jour croissante. Le développement considérable des études primaires et supérieures, eut pour. conséquence d'obliger nombre de jeunes gens à chercher hors du territoire de la Confédération, l'emploi des connaissances acquises dans les écoles et inutilisables dans leur patrie. La recrudescence du sentiment religieux. 1e «réveil évangélique», très marqué dans les cantons protestants depuis le début du XIXe siècle, poussait aussi quelques citoyens à s'expatrier. Animés d'un ardent esprit de prosélytisme, ils voulaient répandre le christianisme chez les infidèles. L'Afrique musulmane leur paraissait un excellent terrain de propagande. Ils comptaient y réussir par la persuasion de l'exemple, du travail des bonnes moeurs. Pour tous ces motifs, les Suisses prêtaient donc une sérieuse attention aux essais de colonisation tentés par la France en Algérie.

Outre la lettre de M. Chevaller, d'autres documents attestent, pour cette époque, leur intention de s'y associer. En cette même année 1832, l'abbé Hugi, «célèbre géologue» du canton de Soleure, et le Dr Feller, de ce même canton, demandent au Gouvernement français la permission d'entreprendre des recherches scientifiques dans l'Atlas. A la même date, M. Meyemburg, de Schaffouse, sollicite l'autorisation de créer, à ses frais, un établissement agricole en Algérie. Une dépêche du Ministre de la Guerre au duc de Rovigo, lui annonce que d'autres demandes analogues vont être transmises au Ministre des Affaires étrangères. Rappelons enfin que, trois ans plus tard, un Suisse, Huber Saladin, député au Conseil souverain de Genève, fut chargé d'une mission officielle en Algérie. Il accompagna le maréchal Clauzel dans son expédition de Mascara, et, à son retour, rédigea un rapport sur l'état de la colonisation française en Afrique et sur les conditions dans lesquelles. ses compatriotes pourraient s'établir dans ce pays:

La lettre de M. Chevaller témoigne donc de préoccupations fort communes chez les Suisses, dans la période qui suivit l'occupation d'Alger par la France. A ce titre, elle présente peut-être quelque intérêt pour les historiens de la colonisation algérienne.

Georges YVER.


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