L'ENCYCLOPEDIE de l'AFN est en maintenance et se modernise, patience si vous tombez sur une anomalie, MERCI

ALGERIE - ENSEIGNEMENT - 1830 - 1946 - Partie III

De 1830-1962 ENCYCLOPEDIE de L'AFN
Aller à : navigation, rechercher
Tous les documents de ce site sont libres d'accès, leur utilisation doit faire mention de l'origine.


Retour





Page principale - 1ère PARTIE - 2ème PARTIE - 3ème PARTIE - 4ème PARTIE



L'enseignement primaire des musulmans d'Algérie de 1830 à 1946

La réorganisation : 1892-1914

Documents algériens- n°11 - 8 décembre 1947


LE DECRET DU 18 OCTOBRE 1892

En 1892, le moment était venu où l'enseignement des musulmans allait être organisé méthodiquement pour de longues années. Le décret du 18 octobre 1892, en effet, en définit avec netteté la nature et la portée, les fins qu'on se propose de poursuivre, les résultats qu'on en peut attendre.


Le décret de 1892 réaffirme tout d'abord le principe, déjà admis par les décrets de 1883 et 1887, qu'il n'y a pas de séparation absolue entre l'enseignement primaire européen et l'enseignement primaire indigène, que les enfants musulmans sont admis au même titre que les élèves français « aux conditions fixées par les lois et règlements, dans les écoles primaires publiques de tout degré » et qu'inversement « aucune école spécialement destinée aux indigènes n'est fermée aux élèves français ou étrangers qui désirent la fréquenter.


Le décret insiste également, à nouveau, sur la neutralité religieuse absolue de l'école : « La liberté de conscience des élèves est formellement garantie, ils ne peuvent être astreints à aucune pratique incompatible avec leur religion. »


Les catégories d'écoles restent, à peu de choses près, ce qu'elles étaient antérieurement. A noter toutefois, que sont rangées parmi les écoles principales toutes les écoles comprenant au moins trois classes, et que les écoles ordinaires dont l'appellation pouvait passer pour assez désobligeante, deviennent les écoles élémentaires.

L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE DES FILLES

D'autre part - innovation plus importante - il est prévu, en dehors des écoles enfantines ouvertes aux enfants des deux sexes, des écoles qui, réservées aux filles, pourront, désormais, être établies dans les centres européens ou indigènes, lorsqu'elles seront demandées par les autorités locales -« d'accord avec la majorité des membres musulmans de l'Assemblée algérienne ». C'est qu'en effet, une certaine évolution s'est produite en ce qui concerne l'enseignement féminin. De timides suggestions ont été faites 'en 1891 par la population de certaines grandes villes - suggestions reprises au Parlement par les rapporteurs des commissions de l'Instruction publique - en faveur de l'organisation parallèle de l'enseignement des garçons et des filles. On a fait ressortir que les deux sexes, -étant destinés à partager une vie commune, - l'infériorité intellectuelle de la femme risquait d'agir ultérieurement sur le mari qui perdrait vite le gain de son éducation ébauchée ; que, peut-être, on ait trop négligé une partie importante de l'oeuvre entreprise et qu'on s'en était laissé détourner par une certaine crainte excessive des résistances qu'on aurait rencontrées ; que ces résistances auraient été sans doute plus ou moins fortes selon les localités, mais qu'en tout, cas, à force de persuasion„ on les aurait dissipées et surmontées ; qu'enfin, les cinq ou six écoles de filles, déjà ouvertes, avaient donné des résultats plutôt encourageants.


L'Académie garde toutefois sur cet important problème, une opinion plus réservée et plus prudente. Elle estime «qu'il est très délicat d'arrêter un programme définitif d'action en ce qui touche l'enseignement des filles ; - qu'il est nécessaire de poursuivre, encore pour quelque temps, les expériences en cours ; qu'il est tout au plus possible de les multiplier progressivement : qu'en- tous cas, la question des écoles de filles ne peut être isolée de la question des écoles enfantines : que c'est en amenant, dès ses toutes premières années, la jeune musulmane sur les bancs de la classe, qu'on réussira éventuellementà l'y maintenir plus tard : qu'au surplus, c'est l'adjonction d'un ouvroir à l'école de filles qui demeure le gage de son succès, et que l'atelier de couture, de broderie, de lingerie, de travaux appropriés aux régions et aux usages, devra être l'accompagnement obligatoire de toute création nouvelle. Aussi le décret de 1892 prend-il soin de stipuler que « dans les écoles de filles. les élèves consacrent la moitié du temps des classes à la pratique des travaux d'aiguille et de ménage ».


ORIENTATION DE L'ENSEIGNEMENT

En ce qui concerne les garçons, les dispositions relatives à la nature de l'enseignement donné sont tout aussi nettes : « Dans toutes les écoles fréquentées principalement par les indigènes, l'enseignement est donné suivant des programmes spéciaux », à l'aide des livres, cartes et tableaux conçus à leur usage. L'agriculture pratique et le travail manuel y sont, en outre, partout enseignés.


L'enseignement conserve donc, en l'accentuant, le caractère d'utilité sociale qu'on a voulu lui imprimer. Il est également éloigné des deux extrêmes : d'une part, d'une instruction purement professionnelle menant prématurément à l'apprentissage d'un métier. Il se donne pour but unique de former des élèves aimant le travail et pourvus des connaissances les plus indispensables : de les rapprocher de nous par initiation à notre langue, aux formes essentielles de notre pensée, aux méthodes qui ont assuré notre progrès matériel - en vue d'améliorer de génération en génération, leur mode d'existence et d'assurer leur mieux-être dans le cadre de la tradition.


Le personnel chargé de donner cet enseignement n'est d'ailleurs pas - il s'en faut - complètement français. Il se recrute, pour les Français, par le moyen de la Section spéciale créée à l'École normale d'Alger- Bouzaréah Bouzaréah  : pour les Indigènes, dans les cours normaux annexés aux Écoles normales d'Alger et de Constantine, cours d'où ils sortent, après trois ans d'études, comme adjoints s'ils ont obtenu le brevet élémentaire, et comme moniteurs en cas d'échec. De 1892 à 1896, le nombre des instituteurs français passe de 93 à 208, celui des adjoints indigènes de 38 à 40 et celui des moniteurs de 75 à 60. Les chiffres correspondants en 1897 et 1898 s'élèvent à 242, puis à 270 ; 50 et 75 64 et 65. L'accroissement de l'effectif des maîtres français et (les adjoints musulmans, ainsi que la diminution (lu nombre des moniteurs, indiquent les progrès réalisés. dans le recrutement.


DÉVELOPPEMENT DE LA SCOLARISATION

Les progrès sont plus visibles encore quand on note l'augmentation constante des écoles, classes et des élèves :

Date Ecoles Classes Elèves
1892 124 215 12.263
1893 138 244 13.439
1894 163 273 16.794
1895 178 353 20.264
1896 182 360 21.022
1897 187 392 22.468
1898 199 412 23.823


C'était là, une augmentation moyenne annuelle de 13 écoles et de 32 classes et d'approximativement 2.000 élèves. Efforts appréciables certes, nais combien insuffisants encore quand on songe que la population d'âge scolaire pouvait déjà être estimée à quelque 68o.ooo'enfants. Il est vrai - on ne saurait l'oublier - que l'enseignement s'adressait presque exclusivement aux garçons, dont 23.000 environ se trouvaient scolarisés sur 350.000, alors que lé total des filles inscrites dans les 11 classes des écoles primaires ou enfantines réservées à leur usage n'excédait guère un millier.


La lenteur relative de la scolarisation n'était pourtant imputable ni aux efforts des maîtres ni à l'indifférence (le l'administration académique. Le Recteur pouvait rendre à son personnel un hommage justifié:« Les maîtres des écoles indigènes - écrivait-il - forment une élite de fonctionnaires. Doués d'une intelligence, d'une activité et -d'une instruction supérieures à la moyenne et imprégnés des devoirs que leur impose la mission de confiance dont ils sont chargés, ils s'appliquent à rester dignes de la France qu'ils représentent et qu'ils s'efforcent de faire connaître et aimer ».


L'Administration, de son côté, ne négligeait aucune occasion de profiter de l'expérience acquise pour préciser. sa doctrine : en matière d'éducation, pour en améliorer, l'efficacité et le rendement. - En août 1898, un nouveau plan d'études vint apporter plus d'ordre et de clarté dans l'élaboration des programmes que; n' avait,pu,-le faire le plan d'études de 1889 déterminer avec une rigueur plus rigoureuse, la part qui devait être consacrée aux études de caractère éducatif et celle qui devait revenir aux connaissances d'une, utilité pratique immédiate. En mars 1899 était, en outre, instauré un régime de certificat d' études primaires spécial aux écoles musulmanes, qui (mettait cet examen en harmonie complète avec les études, poursuivies. Ne pouvaient, évidemment, se présenter à cet examen, que les élèves des écoles indigènes, mais les élèves musulmans fréquentant les écoles européennes avaient la faculté de se présenter à l'examen habituel. Il s'agissait, en effet, d'instituer un règlement aux termes duquel les épreuves subies fussent en coïncidence avec les matières d'enseignement, mais qui offrit une même garantie d'études primaires sérieuses. Les résultats, furent immédiatement satisfaisants, et en fin d'année scolaire, 166 élèves furent admis au certificat d'études sur 303 présentés, alors, qu'antérieurement, le nombre des candidats reçus au certificat d'études ordinaire, ne dépassait guère, annuellement, une cinquantaine.


Il est vrai que de sérieux progrès avaient été réalisés en ce qui concerne l'assiduité des élèves. Les enquêtes faites démontrent qu'en 1889, la proportion des' élèves absents, par rapport aux élèves inscrits, n'atteignait pas 26 % et que la régularité de la fréquentation était plus grande dans les écoles de Musulmans que dans les écoles d'Européens.


D'autre part, le nombre des élèves et des classes continuait à augmenter progressivement
Date Ecoles Classes Elèves dont
annexées
1889 24.128 221 447 50
1900 24.565 221 460 50
1901 25.284 228 474 47


Mais, déjà, une période difficile avait commencé. Les rapporteurs du budget de l'Algérie au Parlement avaient tendance à se montrer parcimonieux, plus que parcimonieux même, et, de ce fait, l'accroissement de la population scolaire se ralentissait, en dépit des immenses besoins encore insatisfaits.


LES DIFFICULTÉS BUDGÉTAIRES

Dès 1899 des protestations s'élevaient à la Chambre des députés contre la réduction des crédits effectués.:. « Le plan général de développement de l'instruction des algériens disait un parlementaire -- plan adopté par les pouvoirs publics en 1892, consistant à construire et à organiser, en procéz dant par étapes successives, les écoles nécessaires aux garçons indigènes des. gilles et à ceux des communes de toute la région kabyle des départements d'Alger et de Constantine. Pour réaliser ce plan, il aurait fallu construire, chaque année, 6o écoles comprenant 12o classes. Un crédit avait été inscrit au budget de l'Instruction publique. sous le titre de «subvention aux communes algériennes pour construction d'écoles». Les communes devaient contribuer à la dépense dans la proportion de 40 %. Mais ce programme est loin d'avoir été réalisé jusqu'à présent, tel qu'il avait été conçu, à cause des difficultés que beaucoup de communes ont éprouvées pour réunir les ressources_ représentant leurs dépenses. Or,, c'est en ce moment, que la Chambre envisage malheureusement une diminution de crédits ». Des voix éloquentes se faisaient entendre également hors du Parlement. Par exemple, l'éminent géographe, Foncin, secrétaire général de l'Alliance française, rappelait que le devoir, pour toute métropole, était non seulement de protéger matériellement les populations qu'elle avait prises' en charge; mais d'entreprendre, leur instruction,-progressive. « Il faut choisir - écrivait-il dans la presse -- entre deux politiques la politique d'exploitation qui est pour un temps lucrative, mais qui est inique et devient vite dangereuse ; et,,cette autre politique, généreuse et féconde, qui veut l'éducation des peuples. et leur association à la mère-partie. Celle-ci nous paraît être la seule qui soit digne de. la France et conforme à son génie ».


Les considérations d'ordre économique l'emportèrent cependant sur des conceptions moins matérielles, et, bien que l'accord fût unanime sur les principes, cette unanimité et cette noblesse de sentiments ne se traduisirent pas dans la pratique ; « Il est profondément regrettable - disait M. le Recteur Jeanmaire dans son rapport de -1900 - que-nous soyons obligés d'arrêter l'élan donné et que nous nous trouvions réduits à piétiner sur place... Il est à souhaiter que le Parlement, après avoir constaté que les crédits votés par lui, depuis 1892, n'ont pas été inutiles, se décide à les maintenir à un chiffre suffisant ».


L'INFLUENCE SOCIALE DE L'ENSEIGNEMENT

Ce souhait était aussi légitime que les regrets qui l'inspiraient : les écoles déjà fondées avaient, en effet, déjà amplement fait la preuve de l'heureuse influence sociale qu'elles exerçaient.Les témoignages abondent à ce sujet, mais nous n'en voulons retenir que deux, émanant le premier, d'un Français, le second, d'un Kabyle.


« Nous sommes reçus aux Mechtras - dit, en 1902, un sectionnaire de la Bouzaréa = par le fondateur de l'école. C'est sur les ruines d'un village, à quelque distance de la source abondante d'Aïn-Sultan qu'elle a été bâtie. L'instituteur se fit mineur et terrassier. Il . enleva les décombres. Il fit sauter à la poudre les blocs énormes de pierre ; il' nivela le terrain ; il construisit les murs de soutènement ; il amena, par des conduites souterraines, l'eau nécessaire à l'irrigation ; il cultiva les légumes et il planta des arbres. Plus tard, il installa une écurie, une étable, un four... Son action s'est surtout exercée dans le sens agricole et les résultats en sont considérables. Nous parcourons les environs et nous sommes frappés des progrès réalisés par les indigènes dans leurs cultures.


Les figuiers sont élagués, presque tous les arbres sont greffés, la pomme de terre se rencontre partout, le navet a remplacé la rave et l'artichaut s'est substitué au cardon... Mais l'agriculture ne nuit pas aux études et nous assistons, dans les trois classes à de fort bonnes leçons. Nous constatons une fréquentation excellente. Les pères, qui ont passé autrefois sur les bancs de l'école, s'empressent d'y envoyer leurs enfants ».


« Je vais - écrit de son côté un répétiteur de langue kabyle - citer un exemple que j'affirme être exact, puisque ces faits se passent' dans mon pays natal et que j'ai eu cent fois l'occasion de les vérifier... Avant 1836, il n'y avait, dans mon village d'Adeni, sur mille habitants, qu'un ou deux jeunes gens sachant quelques mots de français. Quand l'amin recevait des avertissements c'était une grande affaire que de procéder à leur distribution. Le khodja, ayant conscience de la nécessité de sa présence, ne se dérangeait pas toujours et faisait grassement payer son intervention. Autre exemple, tous les kabyles paient des impôts, quelques-uns des patentes, tous sont redevables de prestations qu'ils préfèrent acquitter en nature. Il arrivait souvent que le kabyle, ignorant la langue française, fût livré au caprice d'un fonctionnaire des plus modestes, mais qui faisait d'autant plus peser son autorité temporaire et profitait du manque de contrôle_ pour exiger, des journées de travail supplémentaire. J'ai 'vu des prestataires obligés de payer en espèces un impôt qu'ils avaient déjà acquitté en nature. Mais, depuis quelques années, on peut aller dans n'importe quel village, autour de Tamazirt, on est certain de trouver des, jeunes, grâce auxquels les familles n'ont plus besoin de recourir à l'assistance plus qu'onéreuse de l'interprète... Le kabyle envoie son fils à l'école pour qu'il puisse, arrivé à l'âge d'homme, s'affranchir de tous les agents véreux qui vivent aux dépens des ignorants et qui n'auront plus leur raison d'être .quand la lumière existera partout.


A l'école, d'ailleurs, on n'apprend pas seulement à parler, lire et écrire le français, 'on y apprend ,l'hygiène, la propreté, la manière de bien cultiver les champs, toutes choses excessivement utiles et même indispensables. Au point de vue de l'hygiène, on constate des progrès vraiment~ surprenants avant 1886, il ne se passait guère d'années sans qu'une épidémie quelconque vienne sévir sur un village. Depuis que l'école est installée, ces maladies-contagieuses tendent à diminuer et' à disparaître. Qu'il s'agisse d'ophtalmie, de fièvre ou autres maladies, le . concours du maître est demandéet accepté avec reconnaissance.•. L'instituteur peut ainsi exercer une influence morale sur la population et arrive à des résultats que n'auraient pas donnés toutes les peines disciplinaires. »

DÉVELOPPEMENT DE 1902 à 1907

Mais, si l'école . continuait ainsi, partout où on l'avait installée, à jouer efficacement le rôle civilisateur qu'on lui avait confié, si le personnel faisait preuve, comme par le passé, du même dévouement et du même esprit d'initiative,' force n'en est-pas moins de noter que le rythme de la scolarisation s'était ralenti, que, le nombre des créations nouvelles était devenu insuffisant

Date Ecoles Classes Elèves dont
annexées
1902 25.921 235 448 52
1903 27.448 242 504 47
1904 28.431 242 516 60
1906 31.391 256 539 63
1907 32.571 272 575 69


L'ENSEIGNEMENT FÉMININ

Sans doute, la progression avait été constante, mais les gains étaient faibles, de 1899 à 1907 l'augmentation n'avait été que d'un peu plus de 8.ooo élèves et de 128 classes, soit un millier d'enfants _scolarisés en plus et 16 classes ouvertes chaque année ; et ceci, au moment où commençait à poindre nettement le regret (le n'avoir point mené (le pair, tout au moins au cours de la dernière décade, l'en,;eignement féminin et l'enseignement masculin. En 1907, il n'y avait encore que. 9 écoles de filles, comprenant 15 classes et 8 écoles enfantines où les-, fillettes pouvaient être reçues'_,; l'effectif scolaire féminin ne comptait que 2.54.0 unités. Mais, cette vérité première s'était désormais fait jour que c'est à la femme qu'est confiée l'éducation des enfants et, qu'en conséquence, il y a nécessité à ce qu'elle-même soit instruite ; qu'il n'est pas d'autre moyen de l'amener à contribuer au bien-être matériel et moral de la famille. Pour la première fois, les notables musulmans d'une ville importante formulaient en faveur de la création d'une école de filles, une pétition dont il n'est pas indifférent de reproduire les termes

«Les soussignés, conseillers municipaux et notables de la ville de Bône, considérant
  1. Qu'ils désirent vivement l'instruction de tous leurs enfants ;
  2. Que l'instruction et l'éducation des jeunes filles indigènes est une question capitale pour arriver à en faire des femmes de ménage actives, éclairées et expérimentées ;
  3. Que la condition de la femme indigène ne deviendra meilleure qu'autant qu'elle saura se rendre utile et qu'elle s'imposera, naturellement, dans son intérieur, par la place prépondérante que lui auront acquise des connaissances qui lui permettront de donner plus de bien-être, plus de joie dans la famille ;
  4. Que les écoles européennes, qui, d'ailleurs, se trouvent éloignées du centre musulman, ne conviennent guère aux filles indigènes ;
  5. Que les écoles indigènes spéciales de filles sont plus indispensables que celles de garçons, car, dans un centre comme Bône, les, garçons qui fréquentent les petits européens ont moins besoin de leçons de langage que les fillettes qui sortent peu ou point de la maison et n'ont que l'école pour apprendre le français ,
  6. Que, pour l'avenir, il est de toute utilité de donner à l'école la noble mission de former des épouses aptes à bien diriger un ménage ;

Émettent le vœu de voir créer, dans le plus bref délai, une école pour les filles indigènes. où sera donné, de préférence, un enseignement professionnel et ménager.


Evidemment, le voeu n'est pas exempt d'une arrière-pensée d'égoïsme masculin. Il sous-entend, peut-être, avec trop peu de retenue les avantages que le mari retirera, éventuellement, de la compagnie d'une épouse devenue plus apte à tenir la maison. C'est, d'ailleurs, ce que disait, en langage moins académique, un musulman de Nédroma à un inspecteur en tournée : « Une fille indigène, élevée à l'école vaut bien cent francs (cent francs-or) de plus ». Mais un fait subsiste, le rôle de la femme dans la société. commence à être entrevu sinon encore entièrement compris, et, pour donner satisfaction aux nouvelles aspirations qui se révélaient, l'Administration institua, sur le champ à Oran, un stage théorique et pratique, où quelques institutrices, choisies parmi les plus intelligentes et les plus zélées, ayant une connaissance suffisante de la langue arabe et du goût pour les travaux manuels, devaient, désormais, se préparer à la tâche d'éducation qu'elles allaient avoir à remplir dans des écoles-ouvroirs sans cesse plus nombreuses.

LA SITUATION EN 1907.

Le désir de la population, au moins urbaine, de voir instruire ses filles se manifestait malheureusement dans une période où il aggravait encore la situation, où il rendait plus malaisé à résoudre le problème de la scolarisation. Jusque-là, en effet, on ne s'était guère préoccupé que des garçons ; ce n'était donc qu'un bloc de quelque 380.000 enfants pour lequel il était nécessaire de prévoir des écoles et des maîtres ; mais. dorénavant, c'est à un effectif global de 730:000 garçons et filles d'âge scolaire, qu'il fallait songer, alors que les élèves fréquentant les classes créées n'étaient, au total, que 32.517 dont 29.977 garçons et 2.540 filles - soit une proportion vraiment insuffisante de 4,3 %.


Un tel état de choses inquiétait, à juste titre, l'Académie qui, depuis plusieurs années, faisait ressortir la médiocrité des moyens dont elle disposait. Ses appréhensions à ce sujet finirent' par gagner l'Assemblée algérienne des Délégations financières et par faire l'objet de débats publics à propos des rapports présentés en 1906 et 1907 sur le budget de l'Instruction publique.


On faisait remarquer, avec raison, que l'augmentation annuelle du nombre d'élèves inscrits clans les écoles représentait à peine l'accroissement du nombre des enfants d'âge scolaire ; que la masse des enfants illettrés restait donc toujours la même sensiblement et qu'il convenait de prendre, sans retard (les mesures pour répandre plus largement l'enseignement parmi les jeunes générations. Prémisses irréfutables dont on eût tiré, sans doute, des conclusions rigoureusement logiques et des soucis d'économie budgétaire qui n'eussent pas poussé à une solution de compromis.


Les Délégations financières, reculant devant les dépenses de premier établissement. _ét de fonctionnement qu'eut impliquée la scolarisation rapide et totale de 730.000 enfants, estimèrent.là tâche irréalisable par les méthodes jusque-là adoptées par l'Administration et elles conclurent qu'il fallait « se résigner à perdre, provisoirement en profondeur, ce qu'on gagnerait en étendue », « diminuer les frais afin d'étendre la zone d'action », réduire, par conséquent, le temps de la scolarité, simplifier les programmes, mais multiplier les écoles ; y donner à tous les enfants l'enseignement des cours préparatoires et élémentaires et se borner à diriger, ensuite, les plus intelligents d'entre eux vers les écoles primaires des centres. Quant aux maîtres, on hésitait entre plusieurs solutions : recruter les plus lettrés des talebs d'écoles coraniques,préparer des instituteurs auxiliaires par une sorte de formation accélérée dans les écoles normales, ou encore, par quelques mois d'études dans les cours complémentaires des villes.


L'Académie ne pouvait que se montrer assez réticente en la matière. Nul plus qu'elle n'avait reconnu la nécessité d'instruire, au plus vite, le plus d'enfants musulmans possible, mais elle éprouvait quelque hésitation à se rallier à la formule préconisée. Elle écartait, en tous cas,- toute idée d'utiliser les services (les talebs d'écoles privées, qui, pour la plupart, ne connaissaient à fond que le Coran, ignoraient totalement le français, et eussent été, sauf exception, fort en peine de donner, même en arabe, autre chose qu'un enseignement religieux. Elle faisait, de plus, une autre réserve : quels que fussent les auxiliaires choisis, il était, à son sens, indispensable qu'ils ne fussent pas abandonnés à eux-mêmes, mais que les classes nouvelles fussent, créées à des emplacements assez proches d'une agglomération pourvue d'une* école primaire pour que le directeur de cette école put exercer, autour de lui, un contrôle pédagogique régulier. M. le Recteur Jeanmaire exprimait, en fin, l'opinion que la meilleure garantie, pour une formation rapide des auxiliaires, était de les admettre à l'école normale de la Bouzaréa et d'augmenter, en conséquence, le nombre des élèves musulmans inscrit au cours normal de cet établissement.


En octobre 1908, toutefois,, M. Jeanmaire se voyait muté à un autre poste. Son départ suivait de près la décision définitive de poursuivre l'extension de l'enseignement des indigènes par la construction d'écoles du type nouveau dites « écoles auxiliaires », qu'on se proposait d'ouvrir au rythme de 6o par an, ,en supplément de 22 créations d'écoles primaires, du type normal. Les écoles auxiliaires devaient être confiées à des moniteurs, recrutés parmi « les anciens élèves des écoles primaires et des cours complémentaires, pourvus du certificat d'études primaires et paraissant aptes à remplir des fonctions d'enseignement après un stage pédagogique de six mois dans les écoles principales, sous la surveillance des directeurs de ces écoles. »


Il est sans doute malaisé de formuler un jugement absolu sur une expérience qui devait, après cinq ans, être interrompue par la guerre de 1914 ; mais il est indéniable que, dès le début, malgré l'optimisme dé ses promoteurs qui voyaient dans les écoles auxiliaires des « Centres élémentaires de civilisation », elle souleva des objections extrêmement vives. On lui reprochait d'être un pis-aller conçu dans un esprit d'économie assez sordide ; de ne viser qu'à faire donner un enseignement réduit, dans des locaux à bon marché, par des maîtres moins payés, mais aussi moins expérimentés. Les critiques se traduisirent vite par des formules, injustes dans leur exagération, mais qui n'en frappaient pas moins l'imagination. L'opinion se fit jour presque immédiatement que, si c'était en apparence un désir louable que de vouloir créer beaucoup d'écoles en dépensant peu, il ne fallait pourtant pas que la modicité des crédits eût une répercussion fâcheuse sur la qualité de l'enseignement, et que, si l'on devait donner aux enfants musulmans des maîtres sans garanties professionnelles suffisantes et des écoles mal organisées, il eût encore mieux valu s'en tenir au système antérieur et faire peu, trop peu sans doute, mais faire bien.


M. CHEFFAUD,

Vice-Recteur de l'Université d'Alger.



Page principale - Première PARTIE - Deuxième PARTIE - Troisième PARTIE - Quatrieme PARTIE